Le temps était fin et clair comme une vitre. On entendait les arbres craquer sous l'effet de la gelée. La lune était à son plein, et dans sa course majestueuse inondait la terre de ses rayons argentins. Aussi loin que l'oeil pouvait s'é« tendre, on distinguait, ça et là, aux fenêtres des maison" nettes, la pâle lueur de la lampe accrochée au manteau de la cheminée et nourrie au moyen d'huile de morue — la paraf— fine n‘étant pas encore en usage dans ces temps—là. Toute la famille était ä la maison. Le père, dans le grand fauteuil qu'il avait confectionné de ses propres mains, était assis près de l‘âtre au fond duquel pétillait un grand feu alimenté par du bois d'érable, et fumait une pipe du ta" bac qu'il avait récolté dans son jardin. Assise près de lui, dans sa petite berceuse sortie du même atelier que le grand fauteuil, était la mère qui tricotait. Le vieux et la vieille s'entretenaient des temps sombres par lesquels on passait et des misères auxquelles on était en proie à cause des persé— cutions incessantes des propriétaires. Les enfants, au nome v bre de sept, moins soucieux des inquiétudes qui dévorent la vie, occupaient le reste de la maison qui était toute d'une pièce. Les plus jeunes s'amusaient à des jeux d'enfants. Les deux plus grands garçons, forts et robustes, aiguisaient leurs haches sur la meule et racontaient leurs vaillantises ä couper du bois ou à battre le grain au fleau. Les deux grandes filles, la plus vieille devant se marier après le carême avec un garçon du village, étaient toutes deux occuv pêes ä filer de la filasse pour une pièce de toile de trente verges que la mère devait ourdir dans quelques jours. Tout en faisant jouer la marchette, les deux jeunes filles chanm taient ensemble, tantôt une chanson à fouler, tantôt une chanson d'amourette. Soudain le cri perçant du borgo (porte—voix) se fait entendre de la cabane des sentinelles postées dans le porn tage à McNeill. Depuis le commencement des troubles deux hommes, à tour de rôle, occupaient cette cabane, le jour et la nuit, et chaque fois que quelque étranger arrivait, ces sentinelles donnaient l'alarme en faisant retentir l'air de l'écho de leur porte—voix, et ces étrangers, quels qu'ils fussent, étaient arrêtés sur la route et obligés de rendre compte de leur mission. En moins d'un quartœd'heure les porte»voix se faisaient entendre dans toutes les parties de la paroisse et tout le monde, hommes, femmes et enfants,ëtait sur pied, les uns armés de bâtons, d'autres de fourches de fer ou de haches. Tous, au nombre de près de trois cents se rendirent a la croisée des chemins devant la porte ä Firmin Julien. Presqu'en même temps arrivèrent les offi» ciers de la loi qui venaient déterminer de faire main basse sur les propriétés de plusieurs habitants contre lesquels ils avaient des mandats de saisie et de faire prisonniers Cas-un